CARLOS CASTAÑEDA

ADN

 

Table des matières

INTRODUCTION

I - L'OEUVRE DE CARLOS CASTAÑEDA

1) Style d'écriture

2) Résumé de l'oeuvre

II - LA REPRESENTATION DU MONDE DE DON JUAN

l) Nécessité de deux représentations complémentaires

2) La représentation des sorciers

III - L'ENSEIGNEMENT TRADITIONNEL DES SORCIERS MEXICAINS

1) Méthode d'enseignement

2) Premier objectif: Interrompre le dialogue intérieur

3) Deuxième objectif: Le comportement du guerrier

IV - LA TOTALITE DE SOl-MEME

1) Le tonal et le nagual

2) Comparaison avec des concepts de la psychanalyse de Jung

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

 

Introduction

Carlos Castañeda est un anthropologue latino-américain ayant effectué ses études à l'Université de Californie à Los Angeles. Lorsqu'il préparait sa thèse de doctorat il fit la connaissance d'un vieil Indien habitant le Mexique: don Juan Matus. il se mit à le fréquenter à cause de sa connaissance en plantes hallucinogènes, qui l'intéressait pour son sujet de thèse. Cependant il s'est peu à peu rendu compte que don Juan était un homme de connaissance, ou un "sorcier" accompli, en fait l'héritier d'une ancienne tradition orale remontant à des époques précolombiennes. Par un concours de circonstances favorables, il est devenu son "apprenti". Castañeda a écrit jusqu'à présent neuf livres narrant son apprentissage auprès de don Juan. Il s'en dégage une manière de percevoir le monde qui combine une pensée occidentale et rationalisante à un savoir ancien et magique. D'autre part, à travers les nombreuses anecdotes et les essais d'interprétation de l'auteur transparaît une forme d'enseignement traditionnel visant à l'accomplissement d'une personnalité plus vaste que celle de la raison seule, incomplète lorsqu'elle n'est pas réunie à d'autres composantes, ce qui n'est pas sans rappeler certaines théories de la psychanalyse moderne.

I - L'oeuvre de Carlos Castañeda

1) Style d'écriture

Tout le long de ses livres, Castañeda nous raconte ses rencontres avec don Juan et quelques autres guerriers qui parcourent un chemin semblable. Il nous rapporte leurs conversations, le plus souvent reproduites de manière exacte, vue son habitude - toujours motif du rire de ses interlocuteurs - d'avoir tout le temps sur lui un carnet où il les note. D'autre part, nous sommes confrontés à des descriptions forcément très subjectives d'expériences diverses, mettant en jeu le décor très riche du désert, aux sensations et perceptions surprenantes vécues par Castañeda, ainsi qu'au charisme fascinant de don Juan. Notons par exemple la facilité avec laquelle ce dernier peut d'un regard ou d'une remarque changer complètement l'humeur de son élève tout en demeurant lui-même imperturbable :

Le vent avait fraîchi. Tout à coup don Juan se leva et me dit que nous devions aller au sommet de la colline et rester debout dans un endroit sans végétation.
   " Ne t'inquiête pas, continua-t-il. Je suis ton ami et je veillerai à ce que ne t'arrive rien de mal.
   -De quoi parlez-vous ? demandai-je avec appréhension. "
Il avait l'art de me jeter de la manière la plus insidieuse dans une vraie frayeur. [Le voyage a Ixtlan, p. 67]

En effet le style des 1ivres de Castañeda est avant tout le style de don Juan: Surprenant et déconcertant, mais au même temps doué d'un fin sens de l'humour et d'un sens critique aigü. Cet humour bienveillant apparaît notamment dans l'infinité de tours que joue don Juan à Carlos afin d'illustrer ses propos - quoique lui-même dirait probablement que c'est là son véritable enseignement alors que ses propos n'ont pour objet que de l'illustrer. Mais ce qui donne sa saveur spéciale a ses écrits est la manie qu'à Castañeda de s'y auto-dénigrer. Il ne cesse de nous montrer comment, confronté à la rigueur de la pensée étrangère de don Juan, il est incapable, malgré ses efforts pour lui-même être rigoureux à sa manière (occidentale et académique), de la nier, la réduire ou la mépriser. Il nous montre comment l'image qu'il a de don Juan évolue de celle d'un vieil indien fou et inquiétant à celle d'un homme sage et agréable. Citons un exemple particulièrement flagrant de difficulté à se comprendre de l'époque ou ils parlaient tous deux encore des langages trop différents:

J'avouai que même si je comprenais ce qu'il avait dit je serais incapable d'accepter son point de départ. J'avançai l'argument que dans un monde civilisé de nombreuses personnes avaient des illusions, et ces gens ne pouvaient pas faire la différence entre ce qui se produisait dans le monde réel et dans leurs fantaisies. Ces gens étaient des malades mentaux. Par conséquent chaque fois qu'il me recommandait d'agir comme un fou j'étais excessivement troublé.
(...)
"Je ne tente pas de faire de toi un malade ou un fou, continua-t-il. Tu peux arriver à cela par toi-même, tu n'as pas besoin de mon aide. Mais ces forces qui nous guident t'ont dirigé vers moi, et j'ai entrepris de t'enseigner comment changer tes stupides manières pour arriver à vivre la vie impeccable d'un guerrier. I1 semble bien que tu n'y arrives pas. Mais qui sait? Nous sommes tout aussi mystérieux et effrayants que cet incommensurable monde, donc qui pourrait savoir de quoi tu es capable?" [Le voyage a Ixtlan, p. 101]

D'autre part, en prenant toujours un point de vue extrêmement critique et sceptique, Castañeda oblige le lecteur à le prendre au sérieux. En se présentant lui-même comme quelqu'un à la fois de naïf (donc doté de bonne volonté) et de très critique (ce qui l'amène à se perdre dans la confusion de ses essais de raisonnement à plusieurs embranchements), il déroute le scepticisme du lecteur. Il est difficile de savoir si cet effet est créé délibérément dans le but d'interpeller le lecteur, ou s'il apparaît innocemment. Certains critiques sont même arrivés jusqu'à douter de l'authenticité des expériences décrites dans les livres de Castañeda, à cause de leur nature foncièrement étrange. Par la suite nous allons nous fier à sa bonne volonté et, laissant de côté les détails de ses expériences personnelles, nous baser plutôt sur les conversations avec don Juan pour essayer de dégager une impression générale de sa manière de décrire le monde.

2) Résumé de l'oeuvre

Comme nous l'avons déjà signalé, il y a une nette évolution dans l'oeuvre de Castañeda, ce qui n'est pas du tout surprenant vu qu'elle couvre plus de vingt ans de sa vie (il a publié son premier livre en 1968 et le neuvième est paru en 1993). Ses deux premiers livres, L'herbe du diable et la petite fumée et Voir-Enseignements d'un sorcier Yaqui, sont centrés sur l'usage des plantes hallucinogènes. En effet, c'est en s'intéressant à elles que Castañeda a rencontré don Juan, et c'est pour cela qu'il a d'abord commis l'erreur de croire que leur usage était une pratique centrale de la vie d'un sorcier indien. Il est important de noter que ces deux premiers livres nous montrent de première main la confusion intérieure que vivait l'auteur à l'époque où il les a écrits. Il ne faut pas pour autant les négliger, car c'est de cette confusion que ressortira plus tard une étonnante clarté.

Ensuite, s'étant rendu compte de son erreur, il a commencé à apercevoir l'existence de toute une philosophie cohérente derrière les agissements parfois paradoxaux de son maître (lesquels il avait probablement considéré auparavant comme ressortant d'un système archaïque et basé presque uniquement sur l'intuition). C'est alors qu'il rédigea Le voyage à Ixtlan, son troisième livre et l'un des plus intéressants pour nous, où il récapitule ce qu'il a vécu et appris lors des dix années précédentes, en faisant notamment ressortir des aspects qu'il avait négligés auparavant, ou qui tout en l'ayant frappé avaient dû lui paraître trop farfelus et indignes d'être mentionnés dans des livres adressés à un public intelligent et cultivé.

Après ce changement radical de point de vue, il a continué de visiter don Juan régulièrement pendant la période narrée dans Histoires de pouvoir, et jusqu'au moment où il a été confronté à une sorte d'épreuve défiant complètement la raison, appelée l'explication des sorciers. Juste avant de la subir don Juan lui a rappelé tout ce qu'il lui avait enseigné et par quels moyens. Cette dernière discussion, rapportée dans le chapitre La stratégie d'un sorcier de Histoires de pouvoir, dresse un bilan étonnamment clair de plus de dix années d'apprentissage, ce qui la rend précieuse pour notre discussion sur les méthodes d'enseignement de don Juan. Il est remarquable qu'après dix ans d'amitié don Juan et Castañeda sont devenus capables de se créer un langage commun clair et précis, empruntant des termes et des structures de pensée aussi bien de l'un que de l'autre. Nous pouvons considérer la discussion de La stratégie d'un sorcier comme le point culminant de l'oeuvre, où ressort une grande clarté d'esprit après des années de confusion, tout comme l'épreuve qui la suit représente le point culminant de l'apprentissage; on pourrait aussi dire que l'un et l'autre sont les points culminants de deux aspects de l'apprentissage: le parlé et le vécu.

Castañeda ne revit plus jamais don Juan, qui était parti sans laisser de traces. Lorsqu'il revint cependant au Mexique il put rencontrer d'autres apprentis et apprenties de don Juan et de son ami don Genaro, dont il avait pour la plupart complètement ignoré l'existence dans le passé, puisque son enseignement avait été strictement personnel et individuel. De cette confrontation, des échanges qu'ils ont eus à cette occasion - livrés à eux-mêmes, vu que leurs maîtres les avaient quittés après avoir accompli leur tâche - est né un cinquième livre, Le second anneau de pouvoir. Il nous fournit un aperçu d'un système plus vaste, d'une sorte de "lignée" de sorciers, concept qui sera développé dans les livres suivants, mais auquel nous ne nous intéresserons pas ici.

Les quatre livres suivants nous livrent une foule de souvenirs d'un autre aspect de son apprentissage, vécu du côté du nagual plutôt que du tonal (cf. partie IV pour l'explication de ces termes) mais nous les laisserons aussi de côté. Ainsi, notre point de vue sera centré en Histoires de pouvoir, bien que nous ferons référence à ce qui lui précède et parfois à ce qui le suit. Rappelons d'autre part que nous nous baserons par la suite plus sur les conversations entre don Juan et Castañeda que sur les expériences personnelles et subjectives de ce dernier.

II - La représentation du monde de don Juan

1) Nécessité de deux représentations complémentaires

L'une des idées centrales qui transparaît à travers toute l'oeuvre de Castañeda est que ce que nous croyons être le monde n'est pas une réalité pragmatique définitive et irrévocable mais simplement une représentation du monde. Cette affirmation reste vraie pour quelqu'un qui changerait simplement de description, et passerait, par exemple, de la manière de voir le monde quotidienne d'un citadin occidental contemporain a celle décrite par les anciens Indiens d'Amérique et transmise de bouche à oreille jusqu'à Castañeda. Car toutes deux restent et demeurent uniquement des représentations du monde, aussi valables l'une que l'autre, toutes deux corroborables par des expériences pragmatiques, toutes les deux capables d"'expliquer" chacune de nos perceptions sensorielles, mais chacune limitée par son exclusion de l'autre. Don Juan nous propose de jongler avec les deux descriptions plutôt que de choisir l'une d'entre elles:

(...)Je t 'ai suffisamment parlé de la représentation des sorciers sans te laisser accrocher par elle. Je t 'ai dit que ce n'était qu'en opposant deux représentations face à face, que l'on pouvait se faufiler entre les deux, pour atteindre le monde réel. Je voulais dire, qu 'on ne peut parvenir à la totalité de soi-même que lorsqu'on comprend définitivement que le monde n'est qu'une représentation, que ce soit celle de l'homme ordinaire ou celle du sorcier. [Histoires de pouvoir, p. 233]


Au début de son apprentissage, Castañeda est confronté à toutes sortes de phénomènes très difficiles à expliquer avec la représentation du monde d'un doctorant de U.C.L.A., mais qui se décrivent très naturellement selon la représentation du monde des sorciers. Il est ainsi obligé de donner une certaine valeur à cette dernière tout en commençant à douter de la première. Cependant, au moment où il commence à mettre sincèrement en doute ce qu'il avait appelé "le monde" avant de rencontrer don Juan, ce dernier lui fait la remarque citée plus haut. Nous voyons donc que le sorcier n'essaye pas d'imposer sa conception du monde au détriment de celle de son apprenti, mais plutôt de lui fournir quelque chose en plus de ce qu'il avait déjà au départ.

Castañeda est amené, au moyen d'expériences pragmatiques, à élargir sa conception du monde et à le décrire de manière duale, avec deux représentations complémentaires. L'analogie est remarquable avec le concept de dualité de la physique quantique - la complémentarité des descriptions corpusculaire et ondulatoire de la matière, chacune insuffisante à elle seule - lequel s'est imposé au début du siècle car, malgré son étrangeté, il permet de rendre bien compte de l'expérience. Il serait risqué de pousser trop loin cette analogie: En effet la théorie quantique propose une dualité dans la description de l'infiniment petit, alors que don Juan propose deux descriptions complètes du monde séparées. Nous pouvons néanmoins nous référer a une image, proposée par Albert Jacquard dans Voici le temps du monde fini pour éclaircir le concept quantique, et qui pourrait tout aussi bien illustrer le concept de don Juan: Si on regarde un tambour d'en-haut, on voit un cercle; si on le regarde de profil, on voit un rectangle; cependant le tambour n'est ni circulaire ni rectangulaire, mais un individu capable de se représenter seulement des objets bidimensionnels ne serait pas capable d'appréhender directement l'idée de cylindre.

2) La représentation des sorciers

Nous ne donnerons pas ici un résumé de la représentation du monde des sorciers. En effet, celle-ci est construite peu à peu en se basant sur des expériences pragmatiques vécues de manière personnelle. De ce fait, il s'agit d'une description empirique du monde, qui a survécu aux siècles et à l'envahissement culturel parce qu'elle décrit bien certains aspects de la réalité que celui-ci ignore. Don Juan insiste beaucoup sur le fait que son enseignement est surtout démonstratif, reposant sur les expériences qu'il fait vivre à Castañeda, et que ce qu'il peut en dire est limité par les imperfections du langage qui a du mal à s'y adapter. En fait, la représentation des sorciers s'adapte mal au langage de la raison. Car elle repose sur la volonté et c'est en cela qu'elle est complémentaire à une représentation du monde centrée sur la raison.

Don Juan, puis Castañeda, emploient souvent des termes qui nous sont habituels avec des sens inhabituels. Le sens de ces termes, obscur dans les premiers livres, se précise et s'enrichit par la suite, aussi bien pour l'auteur que pour le lecteur. Ainsi un mot comme volonté semblera d'abord avoir son sens habituel, puis paraîtra plutôt signifier "intuition", et sera par la suite le centre de la "seconde attention" par opposition à la "première attention" centrée en la raison, ces deux "attentions" étant des sièges possibles de la "perception". Il est utile de remarquer que la représentation des sorciers a été établie par des personnes parlant des langues dont la grammaire et la syntaxe, ainsi que la logique interne, devaient être fondamentalement différentes de celles de nos langues occidentales à la logique gréco-romaine, ce qui explique l'emploi courant de mots dont la traduction en espagnol (employé dans les conversations entre don Juan et Castañeda), anglais (langue originelle des livres) ou français est très inexacte.

Profitons de cette occasion pour signaler que ceux que nous avons appelés "sorciers" se nomment eux-mêmes le plus souvent "guerriers", et qu'il faut entendre par là "guerriers spirituels". On peut éventuellement y voir une ressemblance avec des "guerriers" d'autres cultures, par exemple les chevaliers de l'Europe médiévale, sinon la plupart de ceux qui ont vécu du moins ceux qui ont habité leurs légendes. Ils sont tous deux "guerriers" dans le sens où ils mènent une vie disciplinée et ont un but précis, que ce soit devenir hommes de connaissance ou trouver le Graal. Cependant par une telle analogie il semble ressortir une image masculine du sorcier, alors que dans la tradition de don Juan il y a autant de "guerrières" que de "guerriers", même si on ne l'apprend qu'au cinquième livre. Signalons encore que les êtres humains en général sont souvent référés en tant qu"'êtres lumineux".

III - L'enseignement traditionnel des sorciers mexicains

1) Methode d'enseignement

Nous trouvons dans les livres de Castañeda une transmission écrite de ce qui avait été jusque là une tradition orale. Il est difficile de la situer précisément de manière culturelle. On sait que don Juan est un indien Yaqui, mais la plupart de ses compagnons et leurs apprentis ne le sont pas, en particulier Castañeda lui-même. Si de plus nous remarquons que l'une des premières choses enseignées à l'apprenti est comment effacer son histoire personnelle - c'est-à-dire cesser de raconter à tort et à travers tout ce qu'il vit ou a vécu à tout le monde, ceci afin d'éviter de créer une image de soi dont il serait ensuite prisonnier; cela implique notamment cesser d'accorder de l'importance à son lieu et culture d'origine - on peut supposer que cette tradition a pu le long des siècles - des millénaires - transiter à travers tout le continent américain, s'enrichissant et s'adaptant au fur et à mesure.

Il est remarquable que de telles traditions ont existé dans probablement toutes les cultures, y compris en Europe. Il est tout aussi remarquable qu'elles gardent toutes un certain secret sur leur contenu et leurs méthodes, ne serait-ce que dans le but pratique de confronter le nouvel apprenti à un monde inconnu, ce qui, nous le verrons, est dans notre cas une étape importante. Or nous trouvons ici neuf livres nous fournissant une description détaillée de l'apprentissage d'une telle tradition. Laissons à don Juan lui-même le soin de nous en expliquer la raison:

(...) A mon avis, il n'y a jamais de carrefour dernier, ni de dernière étape avant quoi que ce soit. Puisqu'il n'y a pas de dernier pas, il ne devrait plus y avoir de secret concernant une quelconque partie de nous, en tant qu'êtres lumineux. C'est le pouvoir personnel qui détermine celui qui peut ou ne peut pas profiter d'une révélation; mes expériences avec mes semblables m'ont prouvé qu'il n'y en a que très, très peu qui consentiraient à écouter; et parmi ces rares qui écouteraient, il y en aurait encore moins qui vaudraient agir sur ce qu'ils auraient écouté; et parmi ceux qui sont disposés à agir, il y en a encore moins qui ont assez de pouvoir personnel pour tirer profit de leurs actes. Donc la question du secret concernant l'explication des sorciers se réduit à une habitude, habitude peut-être aussi vide que n'importe quelle autre habitude. [Histoires de pouvoir, p. 221]

Nous ne tenterons pas ici de définir le concept de pouvoir personnel, qui est l'un des plus obscurs de toute l'oeuvre, et semble inclure aussi bien la notion de destin que celle de force intérieure. Pour ce qui est de l'enseignement, il est fourni de manière très individualisée et se base surtout sur des expériences pragmatiques. De plus, don Juan considère qu'au départ personne ne veut apprendre, et que l'on cherche même naturellement à continuer à agir comme on l'a toujours fait lorsqu'on est confronté à la possibilité de changer:

Il avait dit que les êtres humains sont ainsi faits. ils aiment qu'on leur dise quoi faire, mais ils aiment encore plus lutter pour ne pas faire ce qu'on leur dit, et donc ils sont amenés à haïr celui qui, au départ, les a conseillés. [Le second anneau de pouvoir, p. 188]

-Dans quel dessein vous êtes-vous moqués de moi de cette façon-la? demandai-je.
   -Les sorciers sont convaincus que nous sommes tous des nigauds, dit-il. Nous ne pouvons jamais abandonner de plein gré notre sacré contrôle des choses, c' est pourquoi il faut que nous soyons trompés. [Histoires de pouvoir, p. 227]

Vu cette nature rebelle de l'être humain, le maître doit jouer avec les réactions de son apprenti et le piéger pour qu'il apprenne sans s'en apercevoir immédiatement. Ce jeu est appelé l'art de traquer. Il consiste a dévier l'attention de l'apprenti des questions principales pour éviter qu'elles l'obsèdent. Pour l'illustrer nous citerons une anecdote racontée par Carlos Castañeda à Maurice Cocagnac:

[cette histoire] pourrait illustrer l'art de traquer qui fait partie du comportement des guerriers spirituels.
   Un jour, me dit Carlos Castañeda, don Juan m'a emmené dans la montagne pour une de ces longues marches au cours desquelles il m'ouvrait le monde des sorciers. J'étais, à cette époque, un fumeur intempérant et je me désolais, sachant que je n'avais plus sur moi des cigarettes. Mon guide, alors, se retourna:
   -Carlos, qu'as-tu donc, tu sembles préoccupé.
   -Je n'ai plus de cigarettes et j'aimerais bien en trouver.
   -Peux-tu fumer du tabac mexicain?
   -Oh oui, n'importe quel tabac.
   -Alors, en avant! Passons cette colline: il y a derrière un village et une boutique ou tu pourras trouver tes cigarettes.
   Allégé par l'espoir de retrouver ma drogue, je suivis sans hésiter le vieil homme qui se mit à accélérer la cadence. Parvenu au sommet, un coup d'oeil circulaire ne me révéla aucune trace d'agglomération dans la vallée qui se creusait devant nous.
   -Ah, j'ai du me tromper, me dit mon guide, tu sais, dans ce pays toutes les vallées se ressemblent. Le village doit se trouver dans la vallée suivante, derrière cette autre colline.
   Nous voila donc repartis, a un train d'enfer. Je commençais à souffler, mais le corps maigre du vieil Indien soutenait la cadence sans effort. Juchée sur l'autre crête, je découvris une autre vallée déserte. Je ne sais combien de fois don Juan recommença son manège. A la fin, fatigué, excédé, je me préparais à apostropher celui qui, de toute évidence, me "faisait marcher" quand je me suis aperçu qu'il était secoué par un rire inextinguible, un de ces rires qui prend parfois les sorciers bienfaisants lorsqu'ils ont traqué et piégé le disciple qu'ils entendent éduquer. Moi je ne riais pas, mais cette farce sportive m'a définitivement désintoxiqué. J'ai cessé de fumer. [Maurice Cocagnac - Rencontres..., p. 80]

Insistons bien sur le fait que cette technique n'a pas pour but de leurrer à long terme en le capturant avec des illusions. Elle est le plus souvent utilisée à court terme et dans tous les cas il arrive un moment où l'illusion doit être rompue pour que la leçon qu'elle a permis de donner puisse être entièrement assimilée.

Je t'ai dit que tu avais raison de sentir que je me moquais de toi. Le problème était que tu croyais que le fait de me moquer de toi signifiait que je bernais ta raison. Pour moi, me moquer de toi signifie distraire ton attention, ou la capturer, selon le cas. [Histoires de pouvoir, p. 228]

2) Premier objectif: Interrompre le dialogue intérieur

-Une fois que l'apprenti a été accroché, l'instruction commence, continua-t-il. La première tâche d'un maître est d'introduire l'idée que le monde que nous croyons voir n'est qu'une image, une description du monde. Chaque effort du maître est destiné à prouver cela à son apprenti. Mais faire qu'il l'accepte est une des choses les plus difficiles; chacun de nous est pris, avec satisfaction, dans sa propre représentation du monde; celle-ci nous pousse à sentir et à agir, comme si nous connaissions vraiment quelque chose au monde. Un maître, dès le premier acte qu'il exécute, vise à mettre fin à cette représentation. Les sorciers appellent ça interrompre le dialogue intérieur, et ils sont convaincus que c'est la seule technique, et la plus importante, qu'il faut enseigner a un apprenti. [Histoires de pouvoir, p. 225]

Comme nous l'avons dit précédemment, don Juan voit le monde de manière duale, avec deux représentations complémentaires. Pour amener son apprenti à cette vue, il doit d'abord le convaincre de manière profonde de l'insuffisance de sa représentation unique. Ceci est fait en l'exposant à des situations inconcevables qui défient sa raison et finissent par l'ébranler. Il s'agit cependant d'un objectif difficile à atteindre vu l'habileté avec laquelle la raison défend sa suprématie.

Don Juan m'avait toujours dit que notre grand ennemi est le fait que nous ne croyons jamais ce qui nous arrive. (...)
Don Juan avait dit que lorsque nous nous apercevons finalement de ce qui se passe, il est en général trop tard pour faire marche arrière. Il soutenait que c'est toujours l'intellect qui nous fourvoie, car c'est lui qui reçoit le message en premier, mais au lieu de lui prêter foi et d'agir sans délai en fonction du message, il se met à folâtrer avec lui. [Le second anneau de pouvoir, p. 52]

Pour réussir cependant à interrompre le dialogue intérieur de l'apprenti, le maître le place dans des situations qui lui sont inhabituelles ou lui propose des exercices dont le but est de saturer son attention première, par exemple de marcher pendant des heures dans le désert sans focaliser le regard. Si l'apprenti est trop fortement cramponné à sa raison et à sa représentation du monde il y a la possibilité d'employer provisoirement des plantes hallucinogènes, comme ce fut le cas avec Castañeda. Cependant pour réussir à remettre en question à long terme sa représentation du monde de départ, il faut effectuer un long et ardu travail sur soi-même avant de parvenir à stopper-le-monde.

"Stopper-le-monde" exprime parfaitement certains états de conscience au cours desquels la réalité de la vie quotidienne est modifiée, ceci parce que le flot des interprétations, d'ordinaire continuel, est interrompu par un ensemble de circonstances étrangères à ce flot. Dans mon cas, l'ensemble des circonstances étrangères à mon courant normal d'interprétations fut la description du monde suivant la sorcellerie. D 'après don Juan, la condition préliminaire pour "stopper-le-monde" était qu'il fallait se convaincre; c'est-à-dire qu'il fallait apprendre intégralement la nouvelle description dans le but précis de la confronter avec l'ancienne jusqu'à parvenir à ébrécher la certitude dogmatique que nous partageons tous, à savoir que la validité de nos perceptions, notre réalité du monde, ne doit pas être mise en question. [Le voyage à Ixtlan, p. 12]

Ainsi, l'enseignement des sorciers n'est pas centré sur des concepts moraux mais sur le doute continuel.

-L'homme ne se meut pas entre le bien et le mal, dit-il d'un ton à la fois rhétorique et gai, en saisissant dans chaque main salière et poivrière. A la vérité il se meut entre la négation et la certitude.
[Histoires de pouvoir, p. 124]

3) Deuxième objectif: Le comportement du guerrier

La destruction de la certitude de sa manière de voir le monde est une étape nécessaire mais douloureuse de l'apprentissage d'un guerrier. En plus de douloureuse elle est dangereuse.

Il affirma qu'à cause des pièges qu'il m'avait tendus, je m'étais intéressé à effacer mon histoire personnelle et à rêver. Il dit que les effets de ces deux techniques étaient, en dernière instance, destructeurs, si elles étaient utilisées de façon absolue et que, par conséquent, il avait eu, comme tous les maîtres, le souci d'empêcher son apprenti de plonger dans l'aberrant et le morbide.
[Histoires de pouvoir, p. 228]

C'est pourquoi il est indispensable que l'apprenti acquière, en même temps que ses doutes, la force de les vivre sans sombrer dans la folie, dans un fatalisme paralysant, dans un regard noir ou dans toute autre humeur excessive. C'est-à-dire qu'il doit être capable d'une certaine modération, qui correspond à ce que don Juan appelle le comportement du guerrier. Il est nécessaire pour être capable d'accepter l'idée effrayante de ne pas avoir une représentation du monde fixe et stable, rassurante.

Seul un guerrier peut survivre au chemin de la connaissance, dit-il, car l'art du guerrier consiste à équilibrer la terreur d'être un homme avec la merveille d'être un homme.
[Le voyage à Ixtlan, p. 246]

Le mot-clé décrivant le comportement du guerrier est l'impeccabilité. Il résume ce qui est attendu de l'apprenti en tout temps, une sorte de perfection qu'il doit chercher à atteindre, laquelle n'est pas basée sur une "bonne manière d'agir" morale mais est plutôt définissable comme le contraire de se "laisser-aller", que ce soit se laisser aller à sa peur, à son auto-apitoyement, à sa colère ou à sa paresse.

Je lui racontai la façon dont don Juan m'avait fait comprendre ce qu'il entendait par impeccabilité. Un jour où nous traversions à pied, lui et moi, un ravin très profond, un énorme rocher se libéra de sa matrice, dans la paroi rocheuse, tomba avec une force formidable et atterrit au fond du cañon à vingt ou trente mètres de l'endroit où nous nous trouvions. La taille de ce rocher avait fait de sa chute un événement très impressionnant. Don Juan avait saisi cette occasion pour en tirer une leçon dramatique. Il avait dit que la force régissant nos destinées est en dehors de nous-mêmes et n'a rien à faire avec nos actes ou notre volonté. Parfois cette force nous fait nous arrêter de marcher sur notre chemin, et nous fait nous courber pour renouer nos lacets, comme je venais de le faire. Et en nous faisant nous arrêter, cette force nous fait gagner un instant précieux. Si nous avions continué de marcher, cet énorme rocher nous aurait très certainement tués en nous écrasant. Mais un autre jour, dans un autre ravin, la même force décisive nous ferait nous arrêter de nouveau, et nous courber pour renouer nos lacets, tandis qu 'un autre rocher se libérerait précisément au-dessus de l'endroit où nous nous trouvions. En nous faisant nous arrêter, cette force nous aurait fait perdre un instant précieux. Cette fois, si nous avions continué de marcher, nous nous serions sauvés. Don Juan m 'avait dit qu'étant donné mon impossibilité totale de maîtriser les forces qui décident de mon destin, ma seule liberté possible dans ce ravin consistait à nouer impeccablement mes lacets.
[Le second anneau de pouvoir 232]

Afin d'être capable d'agir impeccablement, Il est demandé à l'apprenti de prendre la mort pour conseillère. C'est là l'une des méthodes qui peuvent paraître les plus surprenantes dans toute la philosophie des sorciers mexicains. Plutôt que de considérer la mort comme quelque chose de négatif et d'essayer de la nier, le guerrier doit apprendre à accepter l'idée de sa propre mort et l'avoir toujours à l'esprit, non pas de manière morbide, mais dans le but d'accomplir chaque acte de sa vie comme s'il s'agissait du dernier, donc impeccablement.

-Don Juan, vivre toujours avec l'idée de la mort n 'est pas normal.
   -Notre mort attend, et ce que nous faisons juste à cet instant est peut-être notre dernière bataille sur terre, reprit-il avec solennité. Je dis bataille car il s'agit d'un combat. La plupart des gens passent d'un acte à un autre sans se battre ni penser. Au contraire un chasseur juge chaque acte et, puisqu'il a une parfaite connaissance de sa mort, il l'accomplit judicieusement, comme si chaque acte était son dernier combat. Seul un imbécile ne voit pas l'avantage qu'un chasseur a sur ses semblables. Il est parfaitement naturel que son dernier acte sur terre soit le meilleur de lui-même. C'est ainsi qu'il procure du plaisir. Cela émousse la frayeur.
   -Vous avez raison, concédais-je. C'est vraiment dur à accepter.
   -Il te faudra des années pour arriver à t'en convaincre et ensuite des années pour agir en conséquence. J'espère seulement qu'il te reste assez de temps.
[Le voyage à Ixtlan, p. 89]

Une fois que le guerrier a réussi à se forger une représentation duale du monde tout en agissant avec modération et de manière impeccable, il peut se diriger vers le véritable but de son apprentissage, qui est d'atteindre la totalité de soi-même.

IV - La totalité de soi-même

1) Le tonal et le nagual

Nous avons déjà insisté sur une vision duale du monde, duale dans les représentations et duale dans les moyens que nous avons d'appréhender le monde: la raison et la volonté. Cette dualité est développée, explicitée, expérimentée et dissertée pendant toute l'oeuvre de Castañeda. Don Juan sépare le monde et la personne en deux parties, qui sont dans les deux cas désignées par les mêmes mots: le tonal est ce qui peut être exprimé par la parole, cerné par la raison. Le nagual constitue tout le reste, tout ce qui ne peut pas être formulé. Le monde a un tonal et un nagual. La personne aussi.

"Dès notre naissance, nous avons l'intuition des deux parties qui existent en nous. A notre naissance, et pendant un certain temps, nous ne sommes que nagual. Nous sentons intuitivement qu'il nous faut une contrepartie pour fonctionner. Le tonal nous manque, et cela nous donne, dès le début, un sentiment d'incomplétude. Puis le tonal commence à se développer et devient capital pour notre fonctionnement, tellement important qu'il offusque l'éclat du nagual et l'écrase. A partir du moment ou nous devenons entièrement tonal, tout ce que nous faisons par la suite est d'accroître cet ancien sentiment d'incomplétude, qui nous accompagne dès la naissance et qui nous dit constamment qu 'il nous manque une autre partie pour être complets.
   "A partir du moment où nous devenons entièrement tonal, nous commençons à nous voir doubles. Nous avons l'intuition de nos deux aspects, mais nous nous les représentons toujours avec des éléments du tonal. Nous disons que nos deux composantes sont l'âme et le corps, l'esprit et la matière, le bien et le mal, Dieu et Satan. Or nous ne réalisons jamais que nous accouplons simplement des éléments de l'île [du tonal], comme si on appariait du café et du thé, du pain et des tortillas, du chili et de la moutarde. Je t'ai dejà dit que nous étions des animaux bizarres. Nous sommes entraînés et, dans notre folie, nous croyons que nous comprenons parfaitement."
[Histoires de pouvoir, p. 123]

Le sorcier apprend d'abord a circuler entre ces deux "mondes", qui sont plutôt deux manières radicalement opposées de percevoir le monde et de se comporter vis-à-vis de ses perceptions. Lorsqu'il stoppe le monde il change de monde, il cesse d'être "raisonnable" et devient momentanément irrationnel.

Chaque fois que tu te trouves dans le monde du tonal, tu dois être un tonal impeccable: ce n'est pas le moment de conneries irrationnelles; mais chaque fois que tu te trouves dans le monde du nagual, il faut aussi que tu sois impeccable: ce n'est pas le moment de conneries rationnelles.
[Histoires de pouvoir, p. 167]

Il faut convaincre ton tonal avec des raisonnements et ton nagual avec des actions, jusqu'à ce que l'un soutienne l'autre. Comme je te l'ai dit, c'est le tonal qui gouverne et néanmoins il est très vulnérable. D'autre part le nagual ne s'exprime presque jamais directement mais, quand il le fait, il terrifie le tonal.
[Histoires de pouvoir,.p. 155]

Nous avons décrit jusqu'à maintenant la partie des enseignements des sorciers donnés au tonal, mais selon les derniers livres de Castañeda, il existe une autre partie tout aussi importante qui est adressée au nagual pendant des états de réalité altérée. Pourtant il est normalement totalement impossible de se souvenir de ces états lorsque l'on est dans le monde du tonal. Il y a donc déplacement de la conscience et de la perception entre le centre de la raison et celui de la volonté avec l'impossibilité d'accéder aux mémoires d'un état lorsque l'on se trouve dans l'autre. Ce phénomène est semblable à celui que l'on observe lorsqu'en se réveillant on a l'impression de se souvenir parfaitement de ses rêves qui pourtant se dissipent ensuite très rapidement de manière fugace. En fait, le rêve est l'une des techniques employées par les sorciers pour atteindre le nagual.

Cependant, le but de toute cette longue démarche est d'atteindre la totalité de soi-même, c'est-à-dire d'être capable d'être conscient en même temps de son tonal et de son nagual. Elle ne peut être atteinte qu'après avoir préparé tout les deux séparément à cette union, et lorsqu'elle est atteinte elle n'est en général pas durable.

Toutefois en certaines occasions, ou dans des circonstances spéciales, quelque chose dans le tonal même prend conscience qu'il y a en nous une partie qui lui échappe. C'est comme une voix venant des profondeurs, la voix du nagual. Tu vois, la totalité de nous-mêmes est une condition naturelle que le tonal ne peut pas effacer complètement, et il y a des moments, surtout dans la vie d'un guerrier, où cette totalité se manifeste. C'est dans ces circonstances-là que nous pouvons nous interroger sur nous et évaluer ce que nous sommes.
[Histoires de pouvoir, p. 129]

2) Comparaison avec des concepts de la psychanalyse de Jung

Arrivés à ce point, nous pourrions simplement considérer la notion de totalité de soi-même et tout ce qui l'entoure comme faisant partie du domaine de la légende ou des mythes d'une autre culture. D'ailleurs nous retrouvons des concepts semblables de dualité (voire "trialité") de la personne dans le domaine de la science-fiction occidentale: Toute la deuxième partie de The Gods Themselves, d'Isaac Asimov, est consacrée à la description du mode de vie d'une société d'extraterrestres dont les membres sont de trois sortes différentes - nous éviterons de dire sexes - qui peuvent arriver à s'unir pour fusionner en un seul être plus vaste.

Nous allons en effet considérer l'ensemble de l'histoire de Castañeda comme un mythe. Le propre d'un mythe est qu'on ne peut pas savoir quelle part il contient de "réalité", quelle part de "rêve". Cependant, un mythe, à la différence d'un quelconque conte, nous atteint beaucoup plus profondément car il s'adresse directement à des parties sensibles de notre inconscient. De plus, un mythe est universel dans le sens où on trouve des thèmes récurrents dans les mythes de toutes les cultures. Un de ces thèmes est la totalité de soi-même, qu'elle soit expliquée par images ou de manière très explicite.

Dans notre civilisation occidentale et scientifique, on a du mal à écouter les mythes anciens comme les mythes modernes. Par contre, on écoute les psychanalystes, qui eux-mêmes nous parlent de mythologie. Sans doute l'un des plus grands psychanalystes a été Carl Gustav Jung, dont nous citerons quelques extraits du livre Introduction à l'essence de la mythologie écrit avec Charles Kerenyi:

Le processus de la conscience ne s'accompagne pas seulement constamment d'opérations inconscientes, mais est souvent conduit, poussé ou interrompu par elles. Il y avait une vie psychique dans l'enfant avant que celui-ci n'eut conscience. Même l'adulte dit et fait encore des choses dont il ne saura peut-être que plus tard - si jamais il le sait, - ce qu'elles signifient. Et cependant, il les a dites et faites comme s'il le savait. Nos rêves racontent constamment des choses qui dépassent nos conceptions conscientes (c'est pourquoi on peut si bien les utiliser dans la thérapie des névroses). Nous avons des prémonitions et des perceptions venant de sources inconnues; des angoisses, des humeurs, des velléités, des espoirs, nous assaillent sans causes apparentes. Ces expériences concrètes forment la base de cette impression qu'on a, de se connaître soi-même très insuffisamment et de l'appréhension pénible qu'on pourrait avoir des surprises avec soi-même.

Nous retrouvons donc une notion de dualité de la personne, basée là encore sur l'expérience pragmatique, dans le cas présent celle de la psychanalyse moderne. Nous retrouvons aussi chez Jung une méfiance implicite envers l'emploi exclusif de la raison qui s'exprime par la parole, et qui croit à la réalité univoque de la représentation du monde qu'elle a créé elle-même:

La croyance aux mots, universellement répandue, est une vraie maladie de l'âme, car cette superstition exerce un attrait qui éloigne toujours davantage des bases fondamentales de l'homme, et une séduction qui porte à l'inguérissable identification de la personnalité avec le slogan auquel on croit au moment.

Ce qui est pour le moins surprenant est que la psychanalyse moderne soit arrivée par ses propres moyens à un concept de totalité de soi-même qui présente d'étonnantes ressemblances avec celui des sorciers de la lignée de don Juan. Jung nous le présente ici du point de vue d'un mythe récurant dans plusieurs cultures, celui de l'enfant divin, qui d'après lui symbolise un stade du développement psychique de la personne qu'il nomme individuation et qu'il définit comme la réunion du "moi conscient" et du "moi inconscient" en un "Soi" plus vaste, mais ne nous égarons pas dans un vocabulaire spécifiquement jungien:

Du choc des contraires, le psychisme inconscient crée un "tiers", de nature irrationnelle, qui se présente à la conscience comme quelque chose d'inattendu et d'incompréhensible. Cela se présente sous une forme qui ne correspond ni au "oui" ni au "non" et qui, pour cette raison, est repoussée par les deux. La conscience, en effet, ne sait jamais dépasser les contrastes et, de ce fait, ne sait reconnaître non plus ce qui les réunit. Or, comme la solution du conflit par l'union des contrastes est d'importance vitale, et est également souhaitée par la conscience, un pressentiment de cette création pleine de signification arrive à percer. C'est de là que naît le caractère mystérieux [du mythe] de "l'enfant". Un contenu important, mais non reconnu, exerce toujours un effet fascinant, secret, sur la conscience. La figure nouvelle est un Tout en devenir; elle est sur la voie du Tout, du moins pour autant que, par sa "totalité ", elle dépasse la conscience déchirée par les contrastes, et se montre plus complète qu'elle.

Conclusion

Les livres de Castañeda nous interpellent en insistant sur une idée qui devrait être la base de toute pensée scientifique, mais que nous oublions trop souvent: nous ne pouvons pas avoir directement accès au monde, la notion même de monde n'a peut-être pas de sens, car tout ce que nous pouvons faire est de nous baser sur nos perceptions pour construire une représentation. En effet comment prétendre connaître le monde alors que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes? Et pourtant nous avons besoin d'une description, d'un repère pour mener notre vie sans tomber dans les précipices qui guettent celui qui voudrait assumer sa dualité sans auparavant être devenu impeccable. Alors gardons nos repères, nos modèles, nos théories et nos axiomes, mais souvenons-nous qu'il y a peut-être un monde réel au-delà de nos illusions, et qu'il est peut-être possible de l'approcher...

Bibliographie